Excursion à Mogueya

 

La pluie arrive, mon bonheur s'en va.
Les gens d'ici sont contents, les cultures se porteront un peu mieux étant donné le manque d'eau cette année. Je suis à Mogueya (prononcez Moréa) au beau milieu du Burkina. Un village où le temps a du mal à prendre racine. Du haut de mes 20 ans, je prends doucement conscience de la vie d'ici, la vraie. Celle où manger peut être un combat, où la solidarité est signe de survie, où la chose essentielle est d'avoir un toit et d'être en bonne santé. Seulement trois jours. Demain je dois partir. Trois jours pour prendre conscience de ces choses essentielles.
L'orage s'éloigne, la pluie cesse.


Je suis arrivé mardi matin. Après avoir dormi à Dydir, le chef lieu, je suis parti pour Mogueya en Moto. Richard m'a emmené. Il est le président de la Commission Villageoise de Gestion des Terroirs (CVGT). « Les CVGT sont des organisations locales qui disent en quel sens développer le village et qui coordonnent les actions de développement. Elles gèrent les infrastructures communautaires, les forêts villageoises, les pâturages, la faune, et en général tout ce que les terres produisent de façon naturelle. »
A mon arrivée, j'ai été présenté au chef coutumier et au chef administratif. Ce sont les personnages les plus importants du village et les cadeaux sont de rigueur. Ils auront chacun une casquette, un tee-shirt et de la cola (fruit qui se mâche et se recrache). La journée se passe au petit marché au rythme du dolo (bière locale). Je n'y ai que goûté de peur que mon voyage ne se termine précipitamment.

Ici, l'électricité et le téléphone ne sont pas encore arrivés. Les gens cuisinent au feu de bois, dorment dans des maisons en terre et se déplacent au forage pour aller prendre de l'eau. Pourtant, la télévision a déjà fait son apparition. Une civilisation en rattrape une autre. Les billets de banque que l'on voit apparaître à l'écran font rêver les jeunes. Les vieux jouent tous les jours au PMU'B : « Les lots aux heureux gagnants, les bénéfices à la nation entière. » Les téléphones portables vont bientôt faire leur apparition. Pour l'instant, on utilise les enfants pour colporter les messages.

Mercredi. Aujourd'hui, je pars en brousse pour travailler dans un champ de mil. Une quinzaine de villageois est venue pour donner un coup de main. Il s'agit de faire un sarclage, c'est à dire d'enlever les mauvaises herbes entre les plans. La daba est l'outil essentiel des villageois. Il s'agit d'une sorte de binette avec un manche très court qui oblige le cultivateur à se plier pour travailler. Tout le monde travaille dans les champs. Le pasteur, le garagiste et le pharmacien ont aussi des parcelles qu'ils entretiennent. Les autres activités ne se pratiquent que le soir, après le retour des champs.

Ici, la solidarité est une force. Les gens ne travaillent pas seuls. Ils se regroupent dans les associations de jeunes, de femmes ou encore de quartier.
Jour après jour, ils travaillent dans le champ de chacun des membres. En contrepartie, la famille donne à manger lorsque l'association se rend dans son champ. Du tô (pâte a base de mil) pour tout le monde ! Le partage aussi est une institution. On ne garde rien pour soi. L'argent, le dolo et le tô sont faits pour être partagés. Les habitants s'entraident autant qu'ils le peuvent. On ne peut vivre seul.

Jeudi. Aujourd'hui, je cause comme ils disent. Je rencontre les vieux du village. Ceux qui sont partis en France pendant la deuxième guerre mondiale, qui ont vu l'Indochine, l'Algérie ou encore Tunis. Etrangement, beaucoup d'entre eux sont revenus en vie. Seul trois personnes ne sont jamais revenues. Je dis «étrangement» car les Africains pendant les conflits étaient en première ligne. C'est eux qui ouvraient les routes avant que les autres soldats ne passent.

Le soir, j'assiste à un spectacle éblouissant. Les femmes organisent des jeux. Elles commencent par jouer à la corde. Cela peut paraître enfantin mais lorsque le jeu se fait au rythme des chansons à capella, il prend une autre dimension. J'admire les femmes d'ici. Les hommes s'occupent des champs. Les femmes aussi. Elles s'occupent en même temps des cinq ou dix petiots qu'elles mettent au monde, du ménage, de l'entretien de la maison, de la cuisine, de la vaisselle et bien d'autres choses que je dois ignorer.
Elles arrivent encore à trouver la force le soir pour jouer. Sépharine qui est à côté de moi et qui allaite en ce moment son cinquième enfant m'a confié tout à l'heure qu' « un orphelin de père, ça va, mais un orphelin de mère, ou la la ! Comment il va faire pour faire à manger ! ».

La soirée se passe au rythme des jeux à la lumière d'une unique lampe de pétrole. Je suis aux anges, dans un autre monde. Les femmes m'invitent à danser. On me demande des photos. J'assiste à un spectacle extraordinaire.
Les gens sont heureux. La pluie arrive, mon bonheur s'en va. La fête stoppe. Des conteurs devaient arriver un peu plus tard pour raconter les histoires du village. Je m'abrite et retrouve Séraphine. Je retombe sur mes pieds.
Elle me raconte qu'une femme est morte la veille. Elle a eu mal à la poitrine. Elle est morte le lendemain, elle avait 25 ans. Séraphine à elle-même a perdu sa grande fille dans les mêmes conditions. Elle a également perdu son mari. Il a été hospitalisé car il avait mal au ventre.
Il est mort deux jours plus tard. La vie est dure. Il faut sans cesse se battre et prier dieu pour espérer que toute sa famille se portera bien le lendemain. Je me couche après une bonne discussion. Demain, je dois partir.

Matthieu